Tchouraver
verbeDéfinition
Voler, piquer, dérober. Variante marseillaise de 'chouraver' issue du romani čorav.
Synonymes / Variantes
Exemples d'utilisation
Il m'a tchouravé mon phone dans le métro
Fais gaffe à ton sac, ils vont te tchouraver
Qui a tchouravé ma casquette ?
On s'est fait tchouraver notre scoot
Tu tchouraves ou tu achètes ?
Origine du terme
Romani (čorav = voler) via l'argot français, popularisé dans les cités marseillaises
Définition de Tchouraver
Tchouraver représente l’une des expressions les plus emblématiques de l’argot marseillais contemporain. Ce verbe, qui signifie voler, piquer, dérober, s’inscrit dans une longue tradition linguistique qui traverse les siècles, des communautés romani aux cités modernes de la ville phocéenne.
Bien plus qu’un simple synonyme de “voler”, tchouraver porte en lui toute la richesse culturelle et sociale d’une ville cosmopolite. Il évoque un mode d’acquisition rapide, souvent opportuniste, qui peut aller du simple larcin au vol plus organisé, selon le contexte d’utilisation.
Origine étymologique et historique
Racines romani
L’origine de tchouraver remonte aux langues romani, où le terme čorav signifie “voler”. Cette racine linguistique a voyagé à travers l’Europe avec les communautés tsiganes, s’implantant progressivement dans les argots locaux français dès le XVIIe siècle.
La forme chouraver apparaît dans les premiers dictionnaires d’argot français au XIXe siècle, notamment dans les écrits de Vidocq et les lexiques de la pègre parisienne. Cependant, c’est dans le Midi de la France, et particulièrement à Marseille, que ce terme va connaître une évolution phonétique particulière.
Evolution marseillaise
L’ajout du “t” initial dans tchouraver constitue une spécificité marseillaise qui s’explique par plusieurs phénomènes linguistiques :
- L’influence provençale : La tendance à ajouter des consonnes initiales pour renforcer l’expressivité
- Le contact des langues : L’interaction entre l’italien, l’arabe, l’arménien et le français dans les quartiers populaires
- La créativité argotique : La volonté de se distinguer de l’argot parisien classique
Cette transformation témoigne de la capacité d’innovation linguistique des quartiers populaires marseillais, qui ont su s’approprier et réinventer un terme d’origine romani pour en faire un marqueur identitaire fort.
Variantes et déclinaisons
Variantes phonétiques
Le terme tchouraver connaît plusieurs variations selon les quartiers et les générations :
- Tchourer : Forme raccourcie plus récente, populaire chez les jeunes
- Chouquer : Variante influencée par le verlan et l’argot moderne
- Tchouraver : Forme standard la plus répandue
- Chouraver : Version originale encore utilisée par les anciens
Conjugaison et usage grammatical
Comme tout verbe français, tchouraver se conjugue selon les règles standards :
- Présent : Je tchourave, tu tchouraves, il tchourave
- Passé composé : J’ai tchouravé, tu as tchouravé
- Futur : Je tchouraverai, nous tchouraverons
- Impératif : Tchourave ! Ne tchourave pas !
Cette intégration parfaite dans la grammaire française démontre l’ancrage profond du terme dans la langue parlée marseillaise.
Contextes d’utilisation
Dans la rue et les quartiers
Tchouraver s’utilise dans de multiples contextes, du plus anodin au plus grave :
Vol mineur et opportuniste :
- “Il m’a tchouravé ma place de parking”
- “Qui a tchouravé mes clopes ?”
- “On s’est fait tchouraver notre ballon”
Larcins plus importants :
- “Ils ont tchouravé tout ce qu’il y avait dans la voiture”
- “Je me suis fait tchouraver mon portable dans le bus”
- “Les dealers tchourqvent les scooters pour leurs livraisons”
Usage métaphorique :
- “Il lui a tchouravé sa copine” (séduire la partenaire de quelqu’un)
- “Tu m’as tchouravé mon style” (copier, imiter)
- “Ils nous ont tchouravé notre victoire” (dans le sport)
Nuances sociales et générationnelles
L’usage de tchouraver varie considérablement selon l’âge, le milieu social et le contexte :
Chez les jeunes des cités : Le terme fait partie du vocabulaire quotidien, utilisé avec naturel et sans connotation particulièrement négative. Il peut même revêtir une dimension ludique ou de défi entre pairs.
Dans les milieux populaires traditionnels : Tchouraver garde une connotation plus sérieuse, associée à la délinquance et aux problèmes sociaux. Son usage reste généralement descriptif.
Appropriation bourgeoise : Certains Marseillais de classes moyennes ou supérieures utilisent le terme par mimétisme ou pour marquer leur attachement à l’identité locale, souvent avec une pointe d’ironie.
Présence dans la culture rap marseillaise
Jul, ambassadeur du terme
Jul, figure emblématique du rap marseillais, a largement contribué à la popularisation de tchouraver au niveau national. Dans ses textes, le terme apparaît régulièrement :
“Dans le quartier on sait tchouraver, on sait comment faire” - Extract approximatif illustrant l’usage julien
L’artiste utilise tchouraver non seulement pour décrire des actes de vol, mais aussi pour évoquer la débrouillardise et l’ingéniosité nécessaires à la survie dans certains quartiers.
Autres représentants
Naps, autre figure majeure du rap marseillais, intègre naturellement le terme dans ses morceaux, souvent en lien avec des récits de jeunesse dans les cités du nord de Marseille.
L’Algérino utilise tchouraver dans une perspective plus narrative, évoquant l’évolution de la délinquance juvénile vers une réussite artistique.
SCH, Kofs, Elams et Soso Maness perpétuent cette tradition, chacun apportant sa propre coloration au terme selon son style et son origine géographique précise dans la métropole marseillaise.
Impact sur la diffusion nationale
Grâce au succès du rap marseillais, tchouraver a commencé à essaimer hors de sa région d’origine. On le retrouve désormais :
- Dans d’autres scènes rap régionales
- Sur les réseaux sociaux comme marquer d’authenticité “cité”
- Dans certains médias pour évoquer la culture des banlieues
- Chez des jeunes d’autres régions par mimétisme culturel
Analyse sociolinguistique
Marqueur identitaire
Tchouraver fonctionne comme un marqueur identitaire fort pour les Marseillais, particulièrement ceux issus des quartiers populaires. Son utilisation signale :
- L’appartenance territoriale : “Je suis de Marseille”
- L’authenticité sociale : “Je connais la vraie vie de la cité”
- La solidarité groupale : “Nous parlons le même langage”
- La résistance culturelle : “Nous gardons nos codes face à la normalisation”
Fonction cryptique
Comme beaucoup de termes d’argot, tchouraver possède une fonction cryptique qui permet de parler de certaines activités illégales sans se faire comprendre des non-initiés :
- Protection face aux autorités : Police, justice, administration
- Exclusion des “étrangers” : Maintien d’une frontière linguistique
- Cohésion interne : Renforcement des liens communautaires
Evolution sémantique
Le sens de tchouraver a considérablement évolué avec les générations :
Années 1970-80 : Terme essentiellement délinquant, tabou dans la conversation polie
Années 1990-2000 : Intégration progressive dans l’argot jeune standard
Années 2010-aujourd’hui : Banalisation relative et appropriation culturelle large
Cette évolution reflète les transformations plus larges de la société marseillaise et de sa relation à ses codes linguistiques populaires.
Comparaisons avec d’autres argots français
L’argot parisien
Comparé à l’argot parisien traditionnel, tchouraver se distingue par :
- Sa vitalité : Toujours très utilisé, contrairement à beaucoup de termes parisiens devenus archaïques
- Sa spécificité géographique : Ancré dans une identité locale forte
- Son renouvellement : Capacité à générer des variantes et à évoluer
Autres argots régionaux
Tchouraver partage certaines caractéristiques avec d’autres termes régionaux français :
- “Pécho” (région parisienne) : Même fonction cryptique et identitaire
- “Briller” (Lyon) : Evolution sémantique similaire du délinquant vers le culturel
- “Chourer” (Nord) : Origine étymologique commune mais évolution différente
Impact sur les médias et la culture populaire
Présence télévisuelle
Tchouraver apparaît régulièrement dans :
- Les séries marseillaises : “Plus belle la vie”, “Un si grand soleil”
- Les documentaires sur les banlieues et la délinquance
- Les émissions musicales consacrées au rap français
- Les reportages sur Marseille et ses quartiers
Internet et réseaux sociaux
Sur les plateformes numériques, tchouraver connaît une seconde jeunesse :
- Mèmes et détournements humoristiques
- Usage ironique par des non-Marseillais
- Revendication identitaire par la diaspora marseillaise
- Appropriation commerciale par certaines marques
Enjeux contemporains
Stigmatisation et réappropriation
L’usage de tchouraver soulève des questions importantes sur :
- La stigmatisation sociale : Le terme peut renforcer des stéréotypes négatifs sur Marseille
- La réappropriation culturelle : Comment les Marseillais retournent le stigmate en fierté
- L’authenticité : Les débats sur qui peut légitimement utiliser ce terme
- L’évolution linguistique : La tension entre préservation et modernisation
Education et politique linguistique
Dans le contexte éducatif, tchouraver pose des défis :
- Reconnaissance : Faut-il enseigner l’argot régional à l’école ?
- Légitimité : Comment valoriser la richesse linguistique populaire ?
- Intégration : Comment articuler français standard et variétés régionales ?
Perspectives d’évolution
Dynamiques actuelles
Plusieurs tendances se dessinent pour l’avenir de tchouraver :
Diffusion géographique : Extension progressive vers d’autres régions françaises Diversification sémantique : Apparition de nouveaux sens métaphoriques Institutionnalisation relative : Reconnaissance croissante dans les médias mainstream Résistance puriste : Réaction de certains locuteurs attachés à l’usage traditionnel
Défis futurs
L’avenir de tchouraver dépendra de plusieurs facteurs :
- La vitalité des communautés locutives d’origine
- L’évolution des pratiques culturelles des jeunes générations
- Les politiques linguistiques nationales et régionales
- La mondialisation des références culturelles
Conclusion
Tchouraver incarne parfaitement la richesse et la complexité de l’argot marseillais contemporain. Né de l’histoire migratoire de la ville phocéenne, façonné par les réalités sociales des quartiers populaires, popularisé par la scène rap locale, ce terme témoigne d’une créativité linguistique remarquable.
Loin d’être un simple synonyme de “voler”, tchouraver porte en lui toute une vision du monde, des valeurs communautaires et une esthétique langagière spécifique. Son évolution continue démontre la vitalité des parlures populaires face aux processus de standardisation linguistique.
Que ce soit dans la bouche d’un rappeur en studio, d’un adolescent dans une cité ou d’un bourgeois parisien tentant de s’encanailler, tchouraver reste un marqueur puissant d’une identité marseillaise qui refuse de se laisser uniformiser. Il témoigne de la capacité des langues populaires à résister, évoluer et s’adapter tout en préservant leur âme originelle.
Dans un monde de plus en plus globalisé, tchouraver nous rappelle que la diversité linguistique constitue un patrimoine précieux, témoin de l’histoire, des luttes et des rêves de ceux qui l’ont forgé. Puisse ce terme continuer longtemps à enrichir le français de sa saveur unique, mélange de soleil méditerranéen et de réalité urbaine contemporaine.
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❓ Questions fréquentes
C'est quoi tchouraver en rap ?
Voler, piquer, dérober. Variante marseillaise de 'chouraver' issue du romani čorav.
Que veut dire tchouraver ?
Voler, piquer, dérober. Variante marseillaise de 'chouraver' issue du romani čorav.
D'où vient le mot tchouraver ?
Romani (čorav = voler) via l'argot français, popularisé dans les cités marseillaises
📚 Termes associés
Falsifier, truquer, trafiquer. Modifier quelque chose pour tromper : maquiller des comptes, maquiller une voiture volée, maquiller la vérité. Dans le rap, souvent lié aux activités illégales.
PéchoChoper, attraper, obtenir. Peut signifier séduire/conclure avec quelqu'un, ou plus généralement attraper/obtenir quelque chose. Verlan de 'choper'.
EsquicherÉcraser, serrer, presser fortement. Au figuré: mettre la pression, dominer, humilier, vaincre avec autorité.
BaderRegarder avec insistance, mater, observer fixement quelqu'un ou quelque chose. Peut aussi signifier rester bouche bée, être fasciné. Expression emblématique de l'argot marseillais qui s'est répandue dans tout le Sud de la France et au-delà grâce au rap.
RastéguerRâler, rouspéter, se plaindre constamment. Être de mauvaise humeur et le faire savoir.
TchatcherParler beaucoup, baratiner, discuter avec éloquence. Avoir la tchatche = être bavard, persuasif et charismatique dans sa façon de s'exprimer.